mercredi 28 octobre 2009
UN DOCUMENTAIRE DE L'UNESCO
dimanche 13 septembre 2009
MAMA COCA

Selon une prophétie andine, la feuille de coca représente pour les indigènes la force, la vie, c’est un aliment spirituel qui leur permet d’entrer en contact avec leurs divinités, « Apus, Achachilas, Tata Inti, Mama Quilla, Pachamama ». Alors que pour leurs ennemis, la coca crée la folie et la dépendance...
Pendant des siècles, la coca a été considérée comme une plante miraculeuse dotée de vertus extraordinaires. Jusqu’à ce que les occidentaux se mettent à en extraire la cocaïne. La panacée s’est alors transformée en arme fatale. Les intérêts politico-économiques se sont emparés de la controverse et ont pénalisé la plante sacrée, la condamnant à disparaître.
Quand les Espagnols ont conquis les sociétés andines, ils se sont aperçus que la coca était cultivée et qu’on lui attribuait des pouvoirs magiques. Elle était intimement liée aux coutumes religieuses des populations indigènes. Selon les légendes transmises de génération en génération, Manco Kapac, l’enfant « élu » du dieu Soleil, avait apporté la coca aux hommes de l’Altiplano. Ses feuilles servaient d’offrande aux dieux de la nature. On la déposait aussi dans la bouche des défunts pour qu’ils reçoivent un meilleur accueil dans l’au-delà. Si l’usage de la coca, en dehors de ce contexte mystico-religieux, resta longtemps le privilège du souverain et de la noblesse inca, sa consommation se généralisa très rapidement à l’époque de la Conquête. Les Espagnols ne croyaient pas dans les vertus prodigieuses de la plante. Ils soupçonnaient une œuvre du démon, à cause du rôle de premier plan qu’elle jouait dans les cérémonies religieuses des populations vaincues. Un conseil réuni à Lima interdit formellement sa consommation, car elle était considérée comme une coutume païenne et comme un péché. Mais les Espagnols changèrent rapidement de conduite, en constatant que les indigènes, s’ils étaient privés de coca, n’étaient plus en condition pour exécuter les durs travaux qu’ils leur imposaient dans les mines. Alors, ils décidèrent de leur distribuer les feuilles trois ou quatre fois par jour. On leur accordait aussi de petites pauses pour qu’ils mastiquent les « boulettes » de leur précieuse panacée de feuilles vertes. Jusqu’à nos jours, la coca a gardé toute son importance chez les peuples indigènes, et on trouve encore des traces de la vénération religieuse dont elle fut l’objet, en même temps que son pouvoir curatif et nutritionnel a été scientifiquement prouvé.
Les indigènes transportent toujours sur eux un petit sac contenant des feuilles de coca (appelé chuspa, bourse), ainsi qu’un morceau de pâte constituée de cendre de végétaux « llujkta ». Ils mélangent une poignée de feuilles avec un peu de cendre, puis ils les mastiquent tranquillement, en secrétant beaucoup de salive. Une fois ingéré, le jus de la coca, mélangé à la salive, produit peu à peu ses effets : diminution momentanée de la sensation de faim, de froid, de fatigue... C’est ce qui explique que la coca est consommée en grande quantité chez les personnes qui vivent dans des conditions très difficiles.Les feuilles de coca servent aussi aux « yatiris » (ceux qui savent) pour réaliser une grande partie de leurs sortilèges et de leurs augures. En jetant la coca sur un tissu traditionnel « haguayo » préparé à cet effet, ils prétendent pouvoir découvrir les voleurs, et les objets disparus. (la suite de l'article est ici)
samedi 1 août 2009
JOUR DE LA TERRE MÈRE
mercredi 15 juillet 2009
samedi 4 avril 2009
PACHA MAMA

MAMA : Mère, Maman, Dame, femme respectable, femme qui a ou a eu des enfants.
PACHA : Jusqu'ici, l'étymologie du terme évoquait surtout des notions relatives á l'espace. Cependant, PACHA signifie aussi temps, époque, éon, cycle, point fixe de l'histoire, tout, ensemble. La PACHA MAMA est, certes, la Terre Mère, mais elle est aussi la Déesse de la Manifestation toute entière, la Déesse de l'Espace-Temps. Le temps auquel on se réfère ici est toutefois inséparable du monde, si bien qu'on devrait plutôt parler á son propos de "temps-monde". Ce n'est donc pas un temps abstrait et isolé. Il faut noter que dans la cosmovision andine, espace et temps sont absolument inséparables et que toute l'organisation de la communauté indigène est imprégnée de cette conception. La notion de santé en dépend également, celle-ci étant comprise de manière holistique, contextualisée dans un ensemble incluant tout le milieu ambiant, y compris la communauté et la vie sociétale. Afin de marquer l'idée qu'elle est le Tout, l'ensemble de la manifestation, on gratifie la Déesse d'expressions telles que Jinantin pachaptiksi yukuchunku, "d'un extrême á l'autre de l'univers", "d'un confin á l'autre". Ou bien encore : Jinantin tiksi muyu pacha, "toute la face de la terre", "tout le monde sensible".
Le culte de la PACHA MAMA se perd dans la nuit des temps et on en trouve d'abondantes traces dans la culture Tiwanaku. On la représente souvent avec deux têtes, l'une pour la vie et l'autre pour la mort. Parfois, mais plus rarement, elle possède trois visages, qui représentent les trois temps ou les trois mondes. Elle prend aussi la forme d'une vierge á l'enfant, unissant en cette seule image les principes masculins et féminins. Mais bien qu'elle soit la Déesse de la fécondité par excellence, la PACHA MAMA n'est pas, dans la cosmovision andine, assimilée au principe créateur lui-même. Ce rôle est plutôt dévolu, par exemple, á la divinité masculine VIRACOCHA, que les indigènes andins assimilent tout simplement á Dieu, ou bien encore á PACHA TATA, l'équivalent masculin de la Déesse, son époux et son frère. Dans la langue ésotérique des kallawayas, PACHA TATA s'appelle KAMAÑITO, le Dieu Soleil que les Incas nommaient INTI. Quant á la Déesse, les kallawayas lui donnent le nom de PACASMILI. La fonction cosmique de la PACHA MAMA est de protéger et de nourrir. Contrairement á d'autres divinités, plus distantes et peu soucieuses des affaires humaines, la PACHA MAMA est une déesse de proximité, immanente, proche de ses adorateurs. Une vraie maman, bien que non dépourvue de quelque aspect terrible. Elle est la tendresse et l'attention par excellence et les indiens le lui rendent bien. Les avez-vous jamais entendu parler de la Pacha Mama ? Leur dévotion et leur foi est tout simplement extraordinaire.

Par la PACHA MAMITA existent les près, les forêts, les sources, les fruits, les animaux. Par la PACHA MAMITA existent la chaleur et le froid, les nuages et la neige. La PACHA MAMITA est partout, en toute chose, á la surface de la terre autant que dans ses profondeurs. C'est ainsi que toute chose dans l'univers a le pouvoir de parler et est remplie de sa vie. Les minéraux, les pierres précieuses, les formations lithiques, les argiles, les lamas, les lapins, les cochons d'Inde, les crapauds, les lézards sont de l'essence de la PACHA MAMITA. Les montagnes, les lacs, les fleurs font partie de son existence. Dans le monde andin, oú la nature est éprise d'énormité et de beauté, la PACHA MAMA chante le grandiose de sa présence perpétuelle. Et nous autres, kallawayas, nous entendons son chant dans celui des oiseaux, dans le brame des cerfs et le ruisellement des eaux, dans le discours muet des feuilles sacrées de la MAMA COCA et le murmure du vent.

PACHA MAMA : La PACHA MAMA unifie le temps et l'espace. Le passé, le présent et le futur sont nés d'elle et y retournent. Elle est la matrice universelle et éternelle. Les grands dieux des montagnes, les "lieux" puissants et sacrés, les ancêtres - machulas ou incas, les démons et les mauvais esprits, tous sont nés d'elle, sont contrôlés et protégés par elle. L'homme d'aujourd'hui aussi, ainsi que tous ses biens - terre, maison et animaux - est né d'elle, a été allaité par elle, a grandi grace á elle ; et il retournera vers elle á sa mort.
PACHA MAMA connaît trois modes d'être différents :
1 - Presque toute l'année, elle est le principe générateur. Elle reçoit la semence et la fait germer. Elle est passive, réceptive, productrice et généreuse. Elle ne demande rien, elle ne sent rien et l'homme est libre de la semer, de la cultiver, de la récolter, selon le cycle des saisons.
2 - Il y a quelques jours oú elle est comme la femme. Ces jours sont du premier au six Août, le 29 décembre et le premier janvier, le jour de la Saint-Jean (24 Juin), la Trinité ( le dimanche qui précède le Corpus) et le Mardi Saint. Il est alors interdit de travailler la terre, sous peine de mort. Car ces jours-là, la terre sent, elle souffre d'être oeuvrée. En revanche, elle reçoit des offrandes, des nourritures, des boissons.
3 - Une fois l'an, au cours de la Semaine Sainte, la terre meurt. Pour le paysan, sa mort est très réelle et terrible. Pendant la Semaine Sainte, elle ne peut contrôler l'esprit mortifère appelé SOQA ou les démons qui vivent dans les rivières et les lacs, ou encore les démons de la grêle, de la neige et du vent, qui viennent voler les récoltes. (Rosalind Gow et Bernabé Condori)
Le lien entre la Déesse et les hommes est un lien de réciprocité : elle les aime et les nourrit tandis que les hommes lui offrent amour et respect, rituels et mesas, suivant ses lois naturelles.
BIBLIOGRAPHIE :
- Rosalind Gow et Bernabé Condori, Kay Pacha ( Cette vie ), 1999, sans mention d'éditeur.
- Mario Montaño Aragón, Diccionario de Mitología Aymara, op. cit.
- Enrique Oblitas Poblete, Cultura Callawaya, éd. Ministerio de Educación y Bellas Artes, 1963.
jeudi 2 avril 2009
INITIATION
Cette région de brumes et de mystères est celle de chamans experts en herboristerie et guérison rituelle que je fréquente depuis des mois, aussi bien á La Paz qu'á Curva et Lagunillas. Je compte parmi eux des compadres, des comadres, des filleuls, des maestros, des amis. Récemment, en découvrant les livres de l'ethnologue allemande Ina Rösing, j'ai réalisé que plusieurs de ces amis kallawayas et leurs proches parents figuraient dans ses études en qualité de "prestigieux guérisseurs". Je le crois volontiers, car c'est effectivement le cas de don Victor Bustillos, Don Faustino, don Marcelino, ou bien encore du père de don Fabian...
Dans sa totalité, l'ethnie kallawaya ne doit pas compter plus de 8000 á 10 000 âmes. Charazani, la capitale de la province Bautista Saavedra, berceau de la culture kallawaya, n'est tout au plus qu'un petit village de 700 á 800 habitants. Il est situé á 3500 mètres d'altitude environ, autant dire dans la vallée, puisque toute la région est dominée par la cordillère d'Apolobamba oú trône, á près de 6000 mètres, la montagne sacrée entre toutes pour les kallawayas : Tata Akamani.
La communauté européenne et quelques ONG, présentes dans la région depuis le milieu des années 80, n'ont pas encore réussi, par leurs illusions de progrés et de développement, á pourrir complètement la région, même si le danger se précise et qu'on sent bien que sous peu, on aura tellement voulu les aider en mettant de l'engrais dans leur terre et des antennes sur les toits de Charazani qu'ils auront disparu.
Petit chemin allant de Charazani á Curva et Lagunillas, vers mon lieu d'initiation.
Ce qui fait depuis toujours l'originalité et la réputation des guérisseurs kallawayas, c'est qu'ils ont constitué très tôt un pont entre le chamanisme amazonien de l'Umasuyu, c'est-á-dire du monde humide, obscur, féminin et végétal de la jungle et le chamanisme andin de l'Urcusuyo, désertique, minéral, masculin, puissamment lumineux. Leur région est au coeur d'une géographie sacrée et ésotérique par laquelle transitaient les chamans andins pour leur initiation rituelle et magique, á mi-chemin entre le monde d'en-haut et celui d'en-bas. Si l'on se réfère á l'origine tiwanakote de leur savoir occulte, les connaissances qu'ils transmettent de père en fils, depuis les temps les plus anciens, constituent une lignée parmi les plus vieilles au monde, si ce n'est la plus vieille.
Un chiffre ? D'après le docteur Alvarez Quispe, qui a fait beaucoup pour leur reconnaissance par l'Unesco et qui est, lui-même, Kallawaya : 800 ans avant J-C pour la date la plus récente, et 15 000 ans, si l'on tient compte des dates auxquelles correspondent les alignements astronomiques de Tiwanaku !
On pourrait croire qu'au contact des Incas tout d'abord, et du catholicisme par la suite, le savoir Kallawaya s'est noyé dans le syncrétisme religieux pour se perdre á jamais. Il n'en est toutefois rien, dans la mesure oú ce syncrétisme n'est bien souvent qu'un vernis. Les indiens des Andes n'ont jamais pu être réellement christianisés. Ainsi, derrière Sainte Barbara et Saint Jacques, saints catholiques que les kallawayas rattachent á la foudre, on reconnaît parfaitement les déités d'origine dont les appellations chrétiennes ne sont que les masques, les surnoms. Derrière la figure chrétienne de la Virgen del Socavón, ou tout simplement de la Vierge Marie, on retrouve souvent la Pachamama, Déesse du Cosmos. La continuité de cette tradition reste donc exceptionnelle, même si des pans entiers de la culture kallawaya ont pu disparaître au cours des siècles, tandis que d'autres éléments s'y sont greffés. C'est pourquoi, en dépit des apports nouveaux dont elle aura hérité au cours des âges, la culture kallawaya continue de préserver des coutumes et des pratiques rituelles pouvant remonter parfois á des milliers d'années. C'est par exemple le cas du sacrifice du Quwi, déjá pratiqué á Tiwanaku, culture dont le savoir médical, par exemple les pratiques de trépanation et bien d'autres éléments, sont parfaitement discernables dans le savoir des chamans kallawayas actuels.
Vue depuis Khjesasan Juncha. Au loin on distingue Curva. Au premier plan, ce très vieux bâton cerclé d'argent (wara de mando) m'a fait kallawaya. Il appartient á la communauté de Lagunillas.
Vue depuis Khjesasan Juncha, mon lieu sacrificiel.
Selon les interprétations et la langue employée (quechua ou aymara), le nom des kallawayas peut signifier « pays des chamans », « habitants de la terre sacrée » ou « porteurs de médicaments ». Mais nous avons vu, dans une vidéo consacrée aux plantes kallawayas par le Maestro Grover, que peut exister une étymologie plus évidente encore se référant á la plante Kalawala dont il existe deux variétés : l'Inka Kalawala et la Jatun Kalawala ("la grande"). Cette dernière, mélangée á la chicha ou bière de maïs, a des effets psychotropiques, tout comme le San Pedro, qui pousse en abondance, entre genêts et muña, dans la vallée de Charazani, près de la splendide rivière et des sources géothermiques.
Comme ces rares étrangers, j'ai reçu, le 7 Mars 2oo9, l'initiation kallawaya. Cette initiation ressemble beaucoup á une sorte de baptème oú l'eau bénite et le sang jouent un rôle important. C'est aussi une adoption par laquelle on devient fils des Machulas et de la Pachamama. Elle me permet de retrouver, ici, un lieu comme celui d'Aleyrac en France. Elle m'attribue une aire de magie sur la Terre Sacrée des kallawayas et j'acquière, par elle, la capacité á lire dans les feuilles sacrées, le don de comprendre le discours de Mama Coca. Mes prières sont dés lors écoutées avec plus de faveur, comme un parent écoute les paroles de son fils, plus que celles de n'importe quel autre enfant. Je suis très touché et très honoré de cette exceptionnelle transmission qui me permet de pouvoir vraiment dire en quechua : Kallawayan cani khjanchis koramanta (Je suis le kallawaya á sept plantes). Je ne serai jamais, bien sûr, qu'un petit Kallawaya qui porte bien son nom, puisque je connais effectivement peu de plantes, lá oú les kallawayas en connaissent des centaines. Néanmoins, je sais comment faire une mesa, qu'elle soit blanche, grise ou noire. J'ai maintenant mon propre lieu sacrificiel, sur l'étroit sommet de la montagne sacrée Khjesasan, á presque 5000 mètres l'altitude. Son nom est Khjesasan Juncha. J'ai également mon servicio, qui est la montagne voisine de Chillchata, située á ma gauche, lorsque je me tourne vers le soleil levant. Quand á mon uywiri, "celui qui me crée" en tant que kallawaya, le lieu sacré auquel je suis relié, ma racine, mon père magique, mon Machu, il ne s'agit rien moins que de Tata Akamani lui-même. Tous ces lieux m'ont été attribués par le maestro au travers de la divination dans les feuilles sacrées de coca, lors du rituel d'initiation. Même si je sais que Mama Coca en décide souvent ainsi, je suis trés impressionné que mon uywiri soit Tata Akamani en personne, le maître de toute la cordillère d'Apolobamba trônant si haut aux frontières du ciel, le plus prestigieux Machula de la culture Kallawaya. J'ai beaucoup apprécié que mon initiateur m'invite á demander á mes amis français de faire une offrande á Aleyrac, mon autre lieu sacré, mon uyuwiri de l'autre continent. C'est la reconnaissance implicite, par mes frères kallawayas, de tout le travail que j'ai fait en France. C'est aussi la création d'un lien de continuité, par delá les continents et les différences de forme.
J'avais gardé un petit caillou d'Aleyrac. J'en avais emporté trois : un pour le lac sacré près du sanctuaire de la Vierge Brune, un pour Tiwanaku, un pour une personne, je ne savais pas qui. Ce personne, c'était moi. J'ai enterré le petit caillou sous le nouveau lieu sacrificiel de Khjesasan Juncha et toute l'énergie de tous les lieux sacrés a plongé en moi, après avoir brûlé la mesa de 24 platos. Je sais que j'ai la main de glace qui provoque les gelées, je sais aussi que ma main gauche est excellente et que je peux développer l'expertise de la yana mesa ou "guérison noire"(2). Don Grover me demande déjá de l'assister lors de ses yana mesas, oú mes mains sont utiles á toutes inversions. Le lieu sacrificiel qui m'a été attribué est d'une incroyable beauté. Bien qu'Ivan - l'un des jeunes fils de don Faustino - ait pris des photos et quelques bouts de videos de mon initiation, j'ai choisi de ne pas diffuser d'images sur le web et de confier ces archives privées á mes amis d'Aleyrac.
NOTES
(1) Les kallawayas sont, dans leur communautés d'origine, extrêmement inhospitaliers et ne permettent pas qu'un étranger réside longtemps parmi eux. Ils préservent leur savoir médical et botanique, avec un zèle excessif et transmettent leurs secrets hermétiquements scellés de père en fils. (Labarre)
Ces indigènes sont peu hospitaliers et ne permettent pas qu'un étranger reste plusieurs jours parmi eux. (Paredes)
Les Kallawayas sont normalement réservés lorsque les blancs leur posent des questions (Wrigley)
Le groupe le plus prestigieux de guérisseurs autochtones qui est connu depuis les temps les plus reculés en Amérique du Sud est celui des Kallawayas boliviens... De nos jours encore, leur formation a lieu de façon orale et est transmise aux hommes uniquement, par les sages les plus anciens. (Goldwater)
Dans le groupe kallawaya opère le phénomène social de la conscience des conquêtes magiques, que la collectivité essaie de conserver comme un monopole, au moyen du mystère et du secret. Ainsi, l'existence du secret comme méthode de cohésion sociale est une spécificité de la famille kallawaya. (Otero)
(2) On ne saurait trop souligner l'importance des mains dans les pratiques kallawayas. Comme le rappelle Ina Rösing, il existe plusieurs sortes de mains parmi les ritualistes et chaque type de main peut développer une excellence qui lui est propre. Récemment, commentant les vidéos que j'ai diffusées, un ami d'internet m'a écrit : "...la précision des gestes malgré leur apparente simplicité m'a beaucoup impressionné. Dans un texte sur la sorcellerie (chez Castaneda ? dans le cadre de la wicca ? mes souvenirs sont confus...), il était écrit que c'était à ce genre de traits que l'on pouvait reconnaître un véritable rituel. (...) Je suis juste sensible à la beauté. "
Comme je le comprends. Cela me fait penser a l'une des formules magiques des kallawayas et son concept sous-jacent. Dans cette formule, on énumère la lignée et les responsables rituels de l'année pour la communauté. En le faisant, on répète constamment l'expression "des mains de", Makinmanta en quechua :
Des mains du maître des rituels de ce cycle annuel,
Des mains de tous les sages,
Des mains de Grover Quispe,
Des mains d'Hôte-Cerf,
Des mains des hommes bons,
Des mains des anciens Kallawayas...
Watapurichejkunaj makinmanta,
Tukuy yachaqkunaj makinmanta,
Grover Quispej makinmanta,
Hôte-Cerfj makinmanta,
Sumaj runaj makinmantaj,
Kuraj Kallawayakunaj makinmantaj...
Makinmanta
(c) copyright texte et photos, Jean-Luc Colnot, 2009.
dimanche 1 février 2009
QU'EST-CE QU'UNE MESA ?

Le mot mesa en espagnol signifie "table". Dans le chamanisme andin, nous pouvons distinguer deux familles de mesas :
1/ La mesa-autel, pratiquée dans la partie nord des Andes et plus particulièrement au Pérou. Dans la région nord péruvienne des huaringas, cette mesa est surtout connue pour être la forme rituelle qui accompagne le plus souvent la prise de la boisson sacrée des quatre vents (huachuma). Il s'agit d'un breuvage extrait du cactus San Pedro, la fabuleuse plante maîtresse qui pousse dans les Andes. Mais loin du battage commercial dont les rites huaringas font actuellement l'objet et qui cause, par ailleurs, une perte d'âme dans de nombreuses traditions péruviennes, il existe en Bolivie, au Nord de l'Argentine, dans le sud de l'Equateur et au Chili, d'autres variantes rituelles traditionnelles relatives au San Pedro. Á l'abri de l'avidité du tourisme ésotérique et de son marketing agressif, ces variantes, plus discrètes, restent peu accessibles. Jusqu'á présent, pour ne parler que de mon cher Kollasuyu (1), même si l'on trouve facilement l'Ayahuasca et le San Pedro dans toutes les boutiques du marché des sorcières de la rue Linares á La Paz, il est toujours très difficile de rencontrer les hommes de connaissance qui en maîtrisent l'usage, surtout si l'on est étranger. Pourtant, ces hommes existent bel et bien. Mais les chamans d'ici n'ont pas succombé au chant des sirènes de la valeur dollar et ont parfaitement su, avec beaucoup de virulence parfois, se protéger des tentations dans lesquelles sont tombées certaines traditions péruviennes. La Mesa Norteña du Pérou, "table du Nord", comme on l'appelle, est donc la plus connue des traditions rituelles relatives au San Pedro. Elle est aussi la plus sujette aux exploitations commerciales, et probablement pas, pour cette même raison, la plus efficace, tant elle est devenue un produit courant de consommation touristique, directement accessible á partir des agences de voyage locales ou étrangères. Toujours est-il que la mesa y est conçue comme un instrument de pouvoir ou un autel concentrant les forces invoquées. Flanquée d'épées et autres armes, elle constitue un outil de combat contre les démons et autres génies, sources de maladies. Dans la région des huaringas, oú se trouvent les 14 grands lacs sacrés, dont chacun a des propriétés curatives particulières, la mesa norteña est systématiquement associée au bain rituel et purificateur dans les eaux froides du lac. Mais outre ses vertus curatives, le San Pedro est également une plante maîtresse capable de communiquer de puissants enseignements. Son nom christianisé indique que, comme Saint Pierre, l'huachuma, ou agua kolla, a la capacité d'ouvrir les portes du paradis. Cette plante détient donc les clefs d'accès aux mondes spirituels. Provenant d'un site allemand, le schéma reproduit en tête de cet article est une représentation typique de la mesa norteña, exemple le plus connu des mesas de la première famille, c'est-á-dire, des mesas assimilées á une forme d'autel. La photo, quant á elle, en montre une disposition sensiblement différente. La mesa norteña repose sur des symboles syncrétiques et des forces essentiellement masculines, á l'image du cactus hallucunogène San Pedro, dont les puissances sont masculines. Belliqueuse et représentative de tout un arsenal guerrier, cette mesa est toute de verticalité et d'élan vers le ciel. En comparaison, l'autre plante maîtresse qu'est l'Ayahuasca, en provenance d'Amazonie, est de nature féminine, raison pour laquelle on parle souvent de la déesse Ayahuasca.
2/ La mesa-banquet est le second type de "table" que l'on rencontre dans le chamanisme andin. Elle est plutôt pratiquée au Sud des Andes, par les aymaras, les quéchuas, les chamans de la région de Cuzco ou les Kallawayas, qui en connaissent au moins trois usages : la mesa blanche, la mesa grise et la mesa noire, cette dernière étant le plus souvent gardée secrète, au point que l'on en nie l'usage, parfois négatif et appliqué aux rituels de mort. Il est cependant nécessaire de se rappeler que même la mesa noire obéit á un souci de guérison. Dans cette conception quasi culinaire de la mesa, qui est en fait la plus répandue dans les Andes, on ne perçoit pas du tout le dispositif rituel et l'agencement d'objets devant le chaman comme étant un autel ou un réceptacle de forces cosmiques. Au contraire, la mesa n'y est ni plus ni moins qu'un banquet divin offert á la déesse, aux dieux, aux ancêtres ou aux génies. Le rituel est une sorte de cuisine divine et la mesa est d'ailleurs servie avec calme et peu d'empressement, ceci afin que les augustes invités aient le temps de bien goûter et apprécier tous les mets préparés. Dans un ouvrage intitulé Testimonio Kallawaya qui est en ligne sur google, Don Severino, l'un de mes amis de la rue Sagarnaga á La Paz, parmi les kallawayas les plus connus et respectés, donne plusieurs exemples détaillés de cette mesa-banquet. Tout comme la mesa norteña, cette pratique est marquée par le syncrétisme entre la religion catholique et la religion indigène. On y invoque les dieux et les déesses de notre panthèon sacré, ainsi que les saintes et les saints catholiques. On agit au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Nous ne voyons aucune gène dans le fait de prier Dieu et la Pacha Mama et souvent, nos amulettes sont bénies á la fois par le curé et par le chaman. La mesa, ou misa, dans sa seconde acception, est donc l'offrande que le chaman fait á ses divinités. C'est un banquet symbolique qui, en miniature, contient tout ce que l'individu servirait en grand, s'il n'était pas limité par les moyens économiques. On y trouve des petites figurines de pierres qui sont autant d'amulettes (Illas), tout comme des miniatures de métal appelées chiuchi. Des symboles ésotériques confectionnés en sucre sont également agencés dans un ordre bien précis. On les appelle misterios ou "mystères". Entrent également dans la composition de la mesa diverses sortes de semences, des cotons colorés, des herbes aromatiques, des terres curatives, des encens, et pour repousser les sorts et autres malédictions, des produits des récoltes, des bouts d'étoiles de mer et des coquillages, des morceaux de tissu, le cuir et la graisse de certains animaux et plus particulièrement de lama, des feulles d'or et d'argent, des pétales de fleurs, sans oublier l'alcool consécratoire, le vin rouge, le vin blanc et les feuilles sacrées de coca cerclant l'offrande, autant d'éléments par lesquels on varie le banquet divin en fonction des intentions de celui qui l'offre. C'est ainsi que varie, par exemple, la couleur du coton et des laines : Laine blanche pour la Pacha Mama, son époux Tata Mallku et pour Kunu. Laine noire pour les sortillèges et les déités malignes, laine rouge pour les Taikas et la Pacha Mama. Laine jaune pour les Mallkus et les Achachilas. Laine orange pour les Achachilas, les Awichas et pour Illapu. Laine verte pour la Pacha Mama, les Mamas et les Taikas. Couleur de plomb pour les sorts nuisant á la santé. Couleur café pour les déités courroucées et le mauvais oeil. Couleur bleue pour la Mama Qota du lac Titicaca et pour les âmes, etc. La mesa-banquet est le type de mesa que les Kallawayas et les Yatiris emploient le plus dans l'exercice de leur profession de médecins des âmes et des corps.
NOTE :
(1) Kollasuyu : De Kolla, guérisseur, médecin, chaman, et Suyu, Terre. Le mot signifie donc Terre des Chamans et il s'agit de l'ancien nom indigène de la Bolivie.












